Décembre 2015 avait été marqué par de très grosses inondations... des inondations qui avaient contraint des milliers de bañadenses à trouver refuge chez des amis, de la famille, ou dans des campements de réfugiés (sur les trottoirs de la ville, le long des avenues, dans des parcs ou sur des places... y compris au pied du parlement à 200m du palais présidentiel!). Cet exode forcé et malheureusement relativement fréquent -certains ont passé plus de 15 mois dans des baraques de bois en 2 ans à peine! - se termine enfin ces jours-ci. S'il ne repleut pas, tous les bañadenses devraient avoir enfin pouvoir rentrer chez eux d'ici la mi-août (après 8 à 9 mois d'attente !).

Pour moi, décembre avait aussi été marqué par une nouvelle mobilisation des bañadenses demandant à être reçus par le ministre chargé d'organiser l'aide d'urgence et de prendre les arrêtés nécessaires pour déclencher l'aide internationale (ce qu'il n'a jamais voulu faire!!!). Cette manifestation pourtant pacifiste avait finalement dégénéré : devant la détermination de la population, la police a chargé. De l'eau à forte pression avait été envoyée sur les manifestants et la police avait lancé des bombes lacrymogènes et tiré avec des balles "à blanc"...blessant néanmoins plusieurs personnes !

En janvier, j'ai poursuivi mon observation participante, appareil photo autour du cou, et suis allée visiter le bañado inondé en barque avec la référente d'un comité vicinal, rencontrer les réfugiés dans les campements, visiter des familles guidée par une animatrice pastorale...    

Observer, c'est intéressant, mais je commençais à trouver le temps long. En accord avec le CCFD-Terre Solidaire et le SERPAJ, j'ai donc décidé de me mettre au service des bañadenses à temps plein. Je me suis rapprochée de la pastorale sociale du quartier, proposant de mettre mes compétences au service de leurs projets. Immédiatement, la proposition m'a été faite d'une part de former les agents pastoraux pour les aider à se questionner davantage, à travailler sur leurs représentations et sur leur positionnement, d'autre part de réaliser un diagnostic social à l'échelle du territoire couvert par la pastorale sociale.

En février, ce changement de cap a été officialisé et le bañado Norte est devenu mon quotidien.

D'abord, il a fallu gagner la confiance... à nouveau, je me suis faite "petites mains" en aidant chaque fois que possible, en participant aux activités proposées, en observant, en prenant le temps d'entrer en relation, de partager un téréré ou d'échanger un sourire. 

Puis j'ai pu commencer les ateliers avec une petite dizaine d'agents pastoraux motivés pour avancer, pour se former et pour questionner ses pratiques. Nous avons fait le pari de réaliser ensemble un diagnostic social. On m'avait avertie : les gens ont du mal à s'engager sur le long terme... ça va être compliqué d'aller jusqu'au bout...

Nous avons débuté le 14 février... vendredi dernier, nous avons réalisé notre 21ème atelier ! Déjà, un beau défi relevé!!

Prenant appui sur la méthodologie de l'éducation populaire, nous avons réalisé une première analyse de la situation sur le quartier, mis en évidence les difficultés rencontrées, analysé les causes et les effets. Puis nous avons réalisé un questionnaire (qui a donné lieu à de nombreux et vifs échanges, permis de travailler sur certaines représentations et positionnements...), que chacune a appris à maîtriser. Oui, chacune... une fois encore, ce ne sont que des femmes!

Ensuite, nous avons défini des critères, constitué des binômes, et sommes allés interroger 45 personnes représentant les 13 communautés présentes sur le territoire.

Ensuite, il a fallu apprendre à se servir d'un ordinateur pour informatiser les données recueillies... Heureusement, une école du bañado a été récemment équipée d'une magnifique salle informatique grâce à une donation espagnole... nous avons pu profiter de cette infrastructure pour cette initiation et l'informatisation des éléments. 

Désormais, reste à analyser les résultats et à rédiger le bilan et les perspectives qui se dégagent pour proposer des pistes d'actions possibles. La restitution est prévue le 31 juillet...

 

Ce travail a été passionnant pour moi. Très vite, je me suis sentie à l'aise dans le bañado: la française qui se déplace à vélo a rapidement été repérée dans ce quartier à la si mauvaise réputation. Jamais je ne me suis sentie en insécurité. Les quelques fois où je me suis perdue, j'ai toujours trouvé quelqu'un qui savait qui j'étais et qui me prenait sous son aile pour me conduire à bon port ou me donner les indications nécessaires. Plusieurs personnes m'ont remerciée d'être venue à leur rencontre : "pour les gens qui ont de l'argent, et pour les étrangers, on n'est pas des hommes! Mais toi, tu sais qu'on est des hommes et tu partages avec nous"(Lidia).

J'ai pu approcher et comprendre une réalité de vie à laquelle je n'aurais pas eu accès sans cette proximité et ce travail de diagnostic qui a donné aux personnes l'occasion de lever un peu le voile sur certains aspects de leur histoire de vie.

J'ai noué des liens de confiance et d'amitié avec cette équipe de femmes motivées qui n'ont pas lâché et qui sont fières de dire aujourd'hui qu'elles ont rédigé ce questionnaire de 11 pages, qu'elles ont rencontré les gens pour les interroger, qu'elles ont informatisé les données... certaines ont un niveau scolaire de CM1 ou 2. Plusieurs n'avaient jamais approché un ordinateur. L'une d'entre-elles m'a dit : "tu sais, c'est difficile pour moi. Des fois, il me faut plus de temps que les autres pour comprendre. Mais tu m'aides, et les autres aussi, et j'arrive à comprendre ! Aujourd'hui je me pose des questions que jamais je ne m'étais posées. C'est super, j'ai l'impression de grandir! Alors, même si ça me coûte, même si j'ai mal à la tête en sortant des ateliers, j'irai jusqu'au bout !"(Eneria)

Ces femmes qui sont très engagées au service des autres manquent beaucoup de confiance en elles et dévalorisent ou minimisent régulièrement ce qu'elles font. Aujourd'hui, ma fierté, c'est leur fierté, celle qui se lit sur leur visage ! Et à chaque étape de la formation et de l'élaboration du diagnostic, nous avons remis une attestation valorisant les heures et les compétences acquises. Ces femmes prennent confiance en elles et osent davantage dire ce qu'elles pensent.

Et en plus, elles m'apprennent à cuisiner quelques plats traditionnels!! Les enfants sont ravis!

Depuis notre arrivée au Paraguay, j'ai la volonté de témoigner de ce que je vois.  J'ai commencé par réaliser une exposition de photos au sein même du bañado pour rendre compte, en images, de ce qui se vit au cœur du quartier, et de l'engagement de certains habitants au sein des organisations sociales comme de la pastorale sociale. Cette exposition m'a donné l'occasion de faire un trait d'union entre les deux missions qui ont été les miennes au Paraguay... mais surtout, c'est l'occasion de renvoyer aux habitants une image d'eux qui est belle, qui est digne. Un homme m'a interpelée : "à travers tes photos, notre quartier est beau et nous aussi on est beaux malgré la misère! J'avais jamais vu qu'il y avait tant de beauté autour de moi...ça fait du bien!" (Guillermo)

Avant de partir, je remettrai à chacun sa photo... merci à ceux qui, depuis la France, nous ont soutenus et qui me permettent à travers cette action très symbolique, de donner à voir la beauté dans ce quotidien particulièrement difficile. Pour des personnes qui, la plupart du temps, comptent pour quantité négligeable, une image valorisante a quelque chose à voir avec une dignité affirmée, leur dignité.